dimanche, 27 janvier 2019 18:22

Pratiquer l'économie associative Spécial

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Bonne nouvelle : nous sommes tous des associés économiques !

maquignons eleveurs alpes styl

 

L’exemple de la relation de réciprocité qui existait autrefois entre les maquignons et les éleveurs dans une vallée alpine montre que, lorsque le territoire est relativement clos, il s’établit des liens économiques respectueux de la « durabilité » de l’activité des uns et des autres. Le marchand de bestiaux ne peut pas ruiner les éleveurs qui le fournissent sans mettre sa propre activité en péril, et réciproquement.

Quand la vallée s’ouvre, car les transports sont plus aisés, que les transactions sont donc moins personnalisées, l’un peut « griller » sa relation à l’autre en faisant un coup si il peut trouver plus loin de quoi faire de nouvelles affaires.

Les relations économiques deviennent opaques, les réciprocités ne se voient plus, la « main invisible du marché » se met en route.

Mais le monde n’est pas infini, la mondialisation marchande peut diluer les relations où tout devient permis car anonyme; mais elle peut aussi nous montrer que le monde est comme cette vallée des Alpes, où tout échange implique une réciprocité qui certes  n’est plus un fait direct entre  deux partenaires, mais le fait indirect entre une multitude de partenaires qui nous sont nécessaires pour l’exercice de notre activité.

 

La somnolence dans la vie économique est la règle aujourd’hui. Certains plus lucides que d’autres en profitent pour en tirer parti personnel. La main invisible du marché, est une excuse qui couvre la nonchalance générale, car le profit est alors bien souvent, de façon simpliste, attribué à la valeur de celui qui les fait… En théorisant, calculant, les économistes analysent à postériori des situations pour élaborer des modèles prédictifs incertains. Ils portent un regard extérieur, soit en s’intéressant au passé, soit à l’avenir.  Mais l’instant présent, celui des échanges marchands effectifs échappe à cette prise de recul abstraite, ce qui conduit à s’en remettre à la main invisible du marché !

Comment alors aborder en conscience le flux des échanges économiques permanent pour ne pas l’abandonner ainsi, mais l’habiter, c’est-à-dire établir les réciprocités avec « présence » au lieu de les subir avec somnolence ?

C’est l’enjeu de l’économie « associative », où les partenaires se rencontrent et se rendent ainsi compte du jeu global dans lequel leurs actes économiques isolés s’inscrivent. Un exercice collectif où l’implication personnelle est de mise, et contribue à une vue générale partagée, inaccessible depuis les seuls points de vue isolés.

 

Un exemple : l’importation de pommes dans un magasin bio.

Un magasin bio parisien propose, dans son rayon fruits et légumes, entre autres, deux sortes de pommes : l’une, fournie par des agriculteurs du plateau lorrain, est affichée à 4.50 euros le kg.  L’autre a traversé une partie de l’Europe, elle vient de Pologne et est proposée à 3.70 le kg. Le gérant est seul responsable de la fixation des prix, il applique les coefficients habituels qui font la stabilité et l’équilibre de son commerce.

Mais bien sûr des réactions spontanées, multiples, nous viennent à l’esprit; Le client soucieux de proximité  s’indigne, de l’écart et du sens de l’écart de prix, peut-être aussi le producteur lorrain qui devra baisser son prix de vente s’il veut être compétitif avec ces autres producteurs qui exercent dans d’autres conditions, avec d’autres charges… D’autres clients apprécieront le prix abordable des pommes polonaises, sans état d’âme pour les kilomètres parcourus…  Mais dans le fond comment poser la situation de façon « socialement juste », comment  savoir si ce que l’on juge de son point de vue est correct ?  Et si les polonais avaient besoin d’un coup de pouce pour développer la bio chez eux ? Et si les lorrains étaient proches de la rupture de stock ? Etc. les suppositions vont bon train, avec leur cortège d’émotions suscitées… Des solutions pour partager les marges équitablement sont certainement possibles. Quelle est la façon optimale de le faire ? La charge de décider seul incombe au gérant du magasin, peut-être a-t-il soigneusement pesé les aspects divers de la question, peut-être pas. Cette situation peut générer de la confiance ou de la méfiance, c’est selon.

Y voir clair, cela demande l’interrogation croisée des acteurs de la filière les uns par les autres donnant une idée de la situation de chacun : quel boulot ! Instituer la rencontre pour qu’il s’y développe de l’intérêt pour l’autre, ce qu’il vit, comment il le vit, est une voie capable de générer un jugement collectif, et objectif, de la situation complexe. Imaginer une façon simple, légère de le faire, qui en se rôdant deviendra spontanée, c’est une des tâches de l’économie associative ; (embaucher des économistes pour s’y adonner pourrait s’avérer rentable, économe ! - socialement mais aussi écologiquement, et … financièrement aussi !) ; A partir de cette vue partagée, un jugement collectif peut naître, apte à établir des relations et prix adaptés aux échanges.

 

On le voit donc, habiter collectivement l’économie, c’est exigeant ! Il faut dire qu’on évolue dans un univers à plusieurs dimensions !

  • La première de ces dimensions, c’est de savoir ce que l’on veut ensemble : du bio, du local, de l’éthique, mais c’est quoi l’éthique, du pas cher, du luxe, de l’originalité pour capter un créneau particulier, du profit coûte que coûte, de la solidarité, du sens pour le territoire, etc. Bref, il s’agit de mettre à plat les valeurs partagées qui fondent la coopération.  Cet exercice de clarté est indispensable, pour savoir à quoi s’en tenir entre partenaires. Mais le discours ne doit pas en rester aux mots, il doit se traduire en actes.
  • La deuxième dimension, c’est la filière elle-même. La création de richesse qui s’y élabore est un acte collectif, qui demande la participation, la compétence de chacun. Elle se traduit si tout va bien en plus-value. Comment se répartit cette plus-value entre partenaires « associés », comment cette répartition permet à chacun d’opérer sereinement ? Une responsabilité commune, après celle de porter concrètement les valeurs partagées, amène à porter ensemble les résultats,- des valeurs aussi somme toutes, sonnantes et trébuchantes, celles-ci !- ; la question du bénéfice et de son appropriation est au cœur de cette répartition, et on peut même se demander si ce bénéfice global n’a pas une nature de don lorsqu’il est affecté quelque part.
  • La troisième dimension c’est le regard que l’on porte alentour : d’autres portent les mêmes valeurs, d’autres agissent dans le même secteur économique. Souhaite-t-on aussi leur épanouissement ou bien bâtissons nous le nôtre en en redoutant la concurrence ? C’est la dimension oubliée bien souvent qui cantonne de superbes initiatives à des faibles développements, bien en deçà d’un potentiel qui s’ignore (le faible de développement de la bio en France par ex).

 

Si les deux premières dimensions demandent la pratique de rencontres entre partenaires en « associations », la troisième est encore plus volontaire ; elle demande la rencontre entre « associations » !

 

Un exemple simple : la création d’un petit abattoir de proximité sur un territoire.

Dimension 1 : Pourquoi une telle entreprise ? Et bien parce que des citoyens, éleveurs, bouchers consommateurs se retrouvent sur un certain nombre de valeurs qui dépassent le seul besoin d’approvisionner la consommation locale. Le respect des animaux est au cœur de la démarche : une prise de conscience de la responsabilité partagée quant au sort de nos vaches, cochons… Un souci de transparence, de qualité, d’autonomie territoriale, etc, tout un travail de mise en commun de considérations et de vécus ont conduit un certain nombre d’acteurs du territoire à cette initiative.

Dimension 2 : Comment ? C’est là que les considérations, d’investissements, de couts, sont mis sur la table : qui paye quoi, y a-t-il une aide de la part des collectivités, comment se répartissent les charges de fonctionnement, et … en fin de compte, si on se dirige vers des coûts supérieurs aux coûts des abattoirs industriels alentours, comment partager cette moins-value entre l’éleveur, le boucher, le consommateur ? C’est d’envisager ce travail qui rend possible une initiative réputée impossible. Le préjugé étant qu’il faut diminuer toujours plus les coûts pour s’en sortir : dans les faits la moins-value risque de s’avérer très faible, même sans doute compensée par des frais réduits de transport !

Dimension 3 : et alentour ? Et bien si l’expérience s’avère fructueuse, le but n’est bien sûr pas d’augmenter l’activité à tout prix, de prendre une ampleur telle que cela contredirait les valeurs initiales ! D’autres territoires, adjacents ou pas, peuvent réaliser qu’ils ont les mêmes  besoins, et qu’alors un essaimage est possible, comme si une voie nouvelle se traçait, comme une  dynamique contagieuse !

 

Les exemples présentés ne sont pas spectaculaires, mais réels, tirés de la vraie vie économique : ils montrent simplement que si l’économie veut remplir son rôle d’être pleinement économe, elle envisage spontanément de se construire dans ces trois dimensions : ce que nous voulons ensemble, comment nous le pratiquons entre nous, et avec quelle ouverture au monde alentour. Ce faisant, elle ouvre la perspective d’une économie à échelle territoriale, et cohérente entre territoires, de concertation entre les besoins à la consommation et les offres de production, ici les fruits ou la viande.

En proposant aux acteurs de la vie économique de rendre tangible la réalité des réciprocités entre eux, elle leur permet de participer à une direction voulue ensemble.

Il s’agit d’une conscience nouvelle pour chacun, mais surtout l’émergence d’une conscience collective, qui intègre les impératifs du bien commun.

 

 

 
Liste d'articles et vidéos liés au thème des associations économiques :

> Les associations économiques, un aperçu (2012) - Stéphane Lejoly
> Les circuits courts, avantages et aspects mythiques (2013) - Stéphane Lejoly
> Pratiquer l'économie associative (2019) - Pierre Dagalier
> Paysans des Baronnies - Présentation et vidéos d'une association économique (2012-2013) - Bernard Prieur et les membres de l'association
> Pourquoi les circuits « courts » sont-ils si souvent les plus longs ? (et les plus chers ?) Comment les raccourcir réellement ? (2016) - Anonymous Triarticulous
> Les associations de la vie économique face à l'organisation mondiale du commerce («La Voie Lactée») (1995) - Stéphane Lejoly


Au sujet des relations entre l'économie et les autres composantes de la vie sociale (l'État notamment) :

> 01 Les forces animant la vie sociale... (2012) - Mouvement pour la triarticulation sociale
> 05 La vie économique (2012) - Mouvement pour la triarticulation sociale
> 06 La vie juridique-politique (2012) - Mouvement pour la triarticulation sociale

 

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
(voir la bibliographie sommaire).

 

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