vendredi, 14 octobre 2016 22:54

Le travail n'est pas une marchandise

Mormoiron • Du 29 octobre au 1er novembre 2016

 

Du 7 au 13 mars 1919 se tint à Berne le Congrès de la Société des Nations auquel Rudolf Steiner était invité. À cette occasion, c’est-à-dire en marge du déroulement officiel, il donna le 11 mars dans la grande salle du conseil à l’hôtel de ville de Berne une conférence[i] sur les aspects fondamentaux d’une société des nations, au cours duquel des notables furent aussi invités.

Nous publions ici un extrait de cette conférence au cours de laquelle Rudolf Steiner montre que la triarticulation de l’organisme social n’est pas une vue de l’esprit ou une théorie, mais qu’elle constitue un fait. « Et une seule question peut se poser : comment peut-on agencer cette triarticulation de manière adéquate afin qu'il n'en sorte pas un organisme social malade mais en bonne santé ? »

Ci-dessous, les titres intercalaires et les passages en gras ne proviennent ni de Rudolf Steiner ni de l’éditeur. C’est nous qui les avons ajoutés.

S.L.

 


 

(...) Au cours des temps modernes, deux choses ont pris sans contredit un caractère international; hormis bien d'autres, ce sont le capitalisme et le monde ouvrier.

 

Incontestablement, nous avons eu une "société des nations" ou quelque chose d'approchant : la société qui repose sur le capital international. Avec cela, une autre "société des nations" était également en gestation et à l'heure actuelle elle fait beaucoup parler d'elle : c'est la société qui repose sur l'internationale ouvrière. Et il va falloir remonter à ces deux données si l'on veut poser le germe fécond d'une société des nations qui puisse vraiment se construire au service de l'homme en tant quel tel.

 

Capitalisme et condition des travailleurs

 

S'agissant du capital, l'expérience montre qu'aux yeux de bon nombre d'hommes la façon dont il a été géré au cours des âges et ce qui en est résulté sous le nom de capitalisme s'opposent essentiellement aux intérêts d'une grande partie de l'humanité et de plus ont été, par nature, pour beaucoup dans les événements si terribles où nous avons été impliqués. Et on entend de toutes parts - c'est une façon d'exprimer son opposition à ce capitalisme - clamer à cor et à cri qu'il faut changer de fond en comble l'ordre social fondé sur le capitalisme, qu'il faut que la gestion du capital par l'industrie privée le cède à ce qu'on a désormais pris l'habitude de nommer la socialisation. Voilà ce qui, en plus d'une vision sentimentale de la main d'œuvre ouvrière, donne sa coloration à la vie internationale. On ne saurait trop le répéter : si l'idée ne s'exprime guère de façon claire et consciente parmi les prolétaires de tous les pays, du moins vit-elle en sous-couche dans l'inconscient d'une masse humaine qui se compte par millions : avec le développement du capitalisme, la condition ouvrière a revêtu un caractère qui n'est désormais plus admissible.

 

Commençons par considérer ces deux directions. Si l'on veut y voir vraiment clair dans le capital, dans la gestion capitaliste de la vie économique, il faut la séparer radicalement de ce à quoi on l'associe des nos jours. Deux choses sont aujourd'hui associées à ce qu'on appelle le capitalisme.

 

Le capital et sa gestion par les aptitudes humaines individuelles

 

La première renvoie à un élément qui n'est absolument pas séparable du capitalisme ; quant à la seconde, il faut qu'elle s'en tienne à l'écart. On met aujourd'hui dans le même sac les entreprises économiques fondées sur le capital et la propriété privée du capital. Il faut pourtant se demander si les deux choses sont séparables. Car l'économie privée, qui repose sur le degré plus ou moins élevé des aptitudes humaines chez l'individu, la gestion privée qui, pour s'exercer, a besoin du capital, ne peut être abolie. Tout esprit non prévenu qui d'aventure se donne la peine de se demander à quelles conditions l'organisme social peut être viable finira toujours par se dire : cet organisme social n'est pas viable si on le prive de sa source la plus importante, à savoir l'afflux des aptitudes individuelles que tel homme ou bien tel autre est capable d'acquérir selon des normes variées. Ce qui travaille dans la ligne du capital, il faut aussi que cela travaille dans la ligne des aptitudes humaines individuelles. On voit par là que, dans l'état de demain, l'apport nécessaire à la vie sociale qui provient des aptitudes humaines individuelles ne peut en aucune manière être séparé de ce qui rend celle-ci possible, du capital.

 

La propriété privée du capital : une prise de pouvoir

 

Il en va autrement du capital possédé par un particulier, de la propriété du capital privé.

Cette propriété du capital privé a une fonction sociale différente de la gestion, par le biais d'aptitudes humaines individuelles, d'entreprises qui ne peuvent se passer du capital. Quiconque acquiert ou a acquis du capital privé - peu importe par quel moyen - prend en fait un certain pouvoir sur les autres. Le seul moyen de mettre bon ordre à ce pouvoir, d'ordre économique dans la plupart des cas, c'est de le mettre en rapport avec le statut juridique de l'organisme social. Ce qui apporte des forces véritablement fécondes à l'organisme social, c'est le travail que le capital permet aux aptitudes individuelles de produire. Mais ce qui est dommageable pour l'organisme social, ce sont les hommes qui, n'ayant pas personnellement les aptitudes qui leur permettraient de produire ledit travail sont malgré tout par quelque concours de circonstances durablement en possession de capital. Car ce sont là des hommes qui ont un pouvoir économique. Que signifie en effet posséder du capital ? Posséder du capital, c'est faire travailler nombre d'hommes à sa guise, c'est tenir en son pouvoir le travail d'un certain nombre d'hommes.

 

Il n'y a qu'un remède possible : que tout ce qui dans l'organisme social exige d'être élaboré au moyen du capital ne soit pas séparé de la personne humaine dotée des qualités individuelles qu'elle a derrière elle. Or c'est précisément quand le capital est aux mains de personnes qui n'investisseent pas leurs qualités individuelles dans son utilisation que dans l'organisme social les effets bénéfiques du capital se détachent de plus en plus du capital tout court, ce qui peut aussi avoir des conséquences très, très néfastes sur la vies des hommes en société. En d'autres termes, nous sommes présentement à ce moment de l'histoire où la nécessité se présente de séparer impérativement la possession du capital de la gestion du capital. Telle est la première question : laissons-la pour l'instant en attente. Nous aurons vite fait de voir par la suite quelle solution on peut tenter de trouver pour la résoudre.

 

Le travail considéré comme une marchandise ruine la dignité humaine

 

La seconde question est celle de la signification sociale de la main d'œuvre ouvrière. On mesure l'importance sociale de la main d'œuvre ouvrière quand on peut suivre ce qui a agité l'âme des masses prolétariennes au siècle dernier, quand on a vu l'impact qu'ont eu sur ces âmes les propos tenus par un Karl Marx et par ses émules sur cette main d'œuvre ouvrière. En énonçant sa théorie de la plus-value, Karl Marx a enflammé l'âme des prolétaires. Pourquoi ? Parce que leur sentiment profond les portait à mettre cette question de la main d'œuvre ouvrière en rapport avec les questions les plus profondes qu'ils se posaient sur la dignité humaine et pour tout dire sur une condition humaine digne de ce nom. Il fallait à Marx de telles paroles pour habiller ce qu'il avait à dire de l'importance sociale du travail et signifier ainsi que jusqu'alors le travail n'avait pas encore été libéré par l'économie capitaliste moderne de son caractère de marchandise.

 

Le processus économique suppose circulations des marchandises, mais dans la version moderne de ce processus, il n'y a pas que les marchandises qui circulent. Les marchandises ne sont pas les seules à être soumises à la loi de l'offre et de la demande : sur le marché qu'il faut bien appeler dans ce cas marché du travail, les forces humaines de travail font, elles aussi, l'objet d'une offre et elles se paient tout comme par ailleurs les marchandises se paient. Celui qui se voit obligé d'apporter sur le marché sa force humaine de travail éprouve, malgré l'existence du contrat de travail moderne, un sentiment d'avilissement de sa valeur d'homme lorsqu'il voit ainsi le travail devenir marchandise. Car ce contrat de travail moderne présuppose que le patron, en l'occurrence l'entrepreneur, enlève au travailleur sa force de travail en échange d'une compensation qui précisément s'avère nécessaire sur le marché de l'économie. Bref, on fait du travail une marchandise.

 

Mais il n'y aura pas de solution possible à cette question tant qu'on en restera aux théories de Marx. Il sera désormais vital pour le but à atteindre - aussi bien du côté des masses prolétariennes que dans les milieux bourgeois du côté des décideurs - de parvenir à une libération sur ce point précis en apprenant à dépasser judicieusement ce que Karl Marx a pu apporter dans ce domaine à la classe prolétarienne. Il a beau y avoir aujourd'hui des gens qui croient servir la cause du prolétariat en voulant faire du social, ils restent fondamentalement persuadés que quand on ne possède par ailleurs rien d'autre que son travail, il faut assurément se mettre en quête d'un salaire, en d'autres termes il faut faire de son travail une marchandise. Comment monnayer au mieux son travail, ainsi formule-t-on à peu près la question, comment en tirer le meilleur parti possible ?

 

Jamais on ne résoudra cette question de façon à éviter de nouveaux bouleversements sociaux en la posant, à moins d'avancer le postulat opposé : comment faire au juste pour dépouiller le travail de son caractère de marchandise ? Comment rendre possible un organisme social dans lequel le travail ne soit plus une marchandise dorénavant ?

 

La nature même du travail permet incontestablement le constat suivant : grâce, disons pour l'instant, au travail en commun de l'exécutant manuel et de la tête pensante, il naît un produit. La question est celle-ci : par quel moyen l'élaboration en commun d'un produit à mettre sur le marché peut-elle créer des liens satisfaisants entre le demandeur d'emploi et le donneur d'emploi, puisque tel est le nom qu'on leur donne aujourd'hui ?

 

Ce sont bien là les deux questions les plus lourdes de sens que l'on peut et qu'il faut poser aujourd'hui sur tout ce qui concerne la vie des peuples à l'échelle internationale. Que recouvre l'utilisation du capital dans la vie des hommes en société ? Que recouvre, d'autre part, l'afflux du travail de l'homme en société ?

 

Considérons la situation de l'ouvrier à l'heure qu'il est. Sans avoir les mots pour le dire et bien que Marx n'ait pas appris à aller jusqu'au bout de cette idée, il peut ressentir les chose comme ceci : je fabrique mon produit en partenariat avec l'entrepreneur. Ce qui sort de cet atelier est le résultat de notre commun effort. La seule question est de savoir comment se répartir le travail entre ce qu'on appelle aujourd'hui l'entrepreneur et celui qui est aujourd'hui le travailleur manuel. Et il faut que la répartition soit telle que dans chaque cas concret elle puisse donner immédiatement satisfaction aux deux parties.

 

La gestion du capital au moyen des aptitudes humaines perçue, à tort ou à raison, comme une escroquerie

 

Quel est donc au fait le rapport qui s'instaure aujourd'hui entre employeur et employé ? Je ne veux pas tomber dans le piège des formules partisanes. C'est la tête froide que nous nous proposons de considérer ce rapport dans son ensemble, la tête froide, tel qu'il formulé aujourd'hui par le prolétaire - bien que pas une fois en concepts clairs - mais tel qu'il est totalement et intensément présent dans le subconscient du sentiment chez ce prolétaire.

 

Comme l'employé, à cause du pouvoir économique de l'employeur, n'est pas en situation de souscrire un contrat stipulant quelle marchandise ils produisent de concert ou quelle est la rentabilité commune de cette marchandise, à savoir combien revient à l'un et combien à l'autre, comme sa situation ne lui permet que de souscrire un contrat de travail, l'employé en arrive à un état d'esprit qui lui donne le sentiment qu'au fond jamais le travail, quel qu'il soit, ne peut être comparé à une quelconque marchandise. Et pourtant on dit aujourd'hui que dans le circuit économique marchandise s'échange contre marchandise ou plutôt ce qui la représente, contre argent. Et on dit aussi que la marchandise, ou ce qui la représente, l'argent, s'échange contre le travail. Voilà pourquoi l'employé d'aujourd'hui éprouve l'impression que, bien sûr, il collabore avec l'entrepreneur à la production des marchandises, mais qu'à la vérité il se fait duper en ceci que la part qui lui revient ne lui revient justement pas.

 

On voit déjà par là que les aptitudes humaines individuelles, qui ont absolument besoin du capital, sont sur une mauvaise pente. Car ce que ces aptitudes humaines individuelles permettent de faire en utilisant force spirituelle ou corporelle pour gérer le capital, une grande partie de l'humanité le perçoit comme une escroquerie, une sorte de tromperie. Justifié ou non, nous n'allons pas pour le moment nous attacher à en débattre, mais le sentiment est bien là. Et c'est lui qui est à l'origine des faits qui aujourd'hui parlent d'eux-mêmes.

 

L’appropriation de l’outil de production : une situation de droit

 

Mais ceci montre que les aptitudes individuelles des hommes ont nécessairement leurs racines dans quelque chose qui s'installe aujourd'hui par la bande dans l'organisme social ou du moins peut s'y installer. Cette exploitation des aptitudes individuelles de l'homme est aujourd'hui, dans l'économie capitaliste moderne, liée à l'appropriation de l'outil de production; de ce fait, elle est liée à une certaine mainmise sur l'économie, à un abus de pouvoir économique. Mais ce qui peut s'exprimer par une mainmise, ce qui peut s'exprimer par le pouvoir qu'exerce un homme sur un autre, n'est autre que ce qui crée dans la vie humaine une situation juridique.

 

Or, pour peu que l'on regarde l'amalgame étonnant qui s'installe entre une situation juridique et l'utilisation des aptitudes humaines individuelles, on ne pourra éviter, comme a pu s'en apercevoir celui qui vous parle ici, de diriger son regard sur quelque chose de plus profondément enraciné dans la nature tout entière de l'organisme social que ce à quoi on s'attache si souvent aujourd'hui. Aussi bien est-il opportun, en partant de telles prémisses, de poser la question : qu'est-ce qui fonde le droit et qu'est-ce qui fonde la mise en œuvre des aptitudes humaines individuelles, dont il faut que la productivité se renouvelle sans cette et dont il faut qu'elles jaillissent à jet continu de leur source originelle en l'homme, qu'est-ce qui fonde l'exploitation des aptitudes individuelles dans l'organisme social ?

 

Distinguer les trois sources originelles qui confluent dans la vie sociale

 

Pour qui a su garder un regard objectif sur la vie humaine, l'idée se fera jour peu à peu que dans un organisme social trois sources à l'origine totalement différentes de la vie humaine sont à distinguer. Ces trois sources originelles confluent tout naturellement dans l'organisme social, elles agissent de concert. Mais pour expliquer comment elles agissent de concert, il n'y a d'autre moyen que de se pencher sur la réalité de l'homme en tant que tel qui, au sein de la triade sociale, a la propriété de constituer un tout, une unité.

 

Au départ, ces aptitudes humaines individuelles existent dans l'organisme social, que cela soit dit. Et nous pouvons cerner leur domaine depuis les œuvres humaines de la plus haute spiritualité, dans l'art, dans la science et dans la vie religieuse en descendant jusqu'à cette application des aptitudes individuelles humaines telles qu'elles procèdent plus ou moins de l'âme ou du corps, jusqu'à cette application des aptitudes individuelles humaines auxquelles il faut avoir recours dans la démarche matérialiste la plus ordinaire, qui repose sur des bases capitaliste, jusqu'au cœur du processus économique qu'on est convenu d'appeler le domaine matériel. Jusque dans celui-ci on peut suivre un courant homogène descendu de ce qui est par ailleurs créations de l'esprit. A l'intérieur de ce domaine, tout repose donc sur l'utilisation appropriée, féconde, de qualités qui doivent sans cesse se ressourcer aux origines mêmes de la nature humaine si l'on veut qu'elles affluent comme il convient dans un organisme social en bonne santé.

 

Toute différente est la façon dont vit dans l'organisme social tout ce qui se fonde sur le droit.   Car le droit, c'est quelque chose qui se joue entre les hommes du simple fait que l'homme a justement en commun avec ses semblables sa condition d'homme. Il faut que nous ayons dans la vie sociale la possibilité de développer nos qualités individuelles. Mieux nous les développons, mieux cela vaut pour l'organisme social dans son ensemble. Plus nous sommes libre de dégager et de mettre en valeur nos aptitudes individuelles, mieux se porte l'organisme social. Pour autant qu'on ne parte pas de théories, de dogmes, et qu'on soit en mesure d'observer la vie telle qu'elle est, le contraste est saisissant dans la vie réelle entre cet état de choses et la façon dont joue nécessairement le droit, et tout ce qui le concerne, entre les hommes. Ici rien n'entre en ligne de compte que ce qui oppose d'emblée l'homme à son semblable.

 

Et un troisième élément qui joue dans la vie sociale communautaire, qui est encore totalement différent des deux autre - des aptitudes humaines individuelles issues des disparités de la nature humaine, du droit issus de la conscience juridique - c'est le besoin de l'homme issu des fondement naturels de la vie du corps et de l'âme, et qui doit trouver sa satisfaction dans le cycle de la vie économique au travers de la production, de la circulation et de la consommation des biens.

 

Cette triarticulation de l'organisme social ne procède pas de quelque vue de l'esprit, cette triarticulation est un fait. Et une seule question peut se poser : comment peut-on agencer cette triarticulation de manière adéquate afin qu'il n'en sorte pas un organisme social malade mais en bonne santé ? Car dès l'instant - et je ne peux indiquer ici que des résultats, on le comprend - dès l'instant où on considère l'organisme social sans idée préconçue, on est amené à se dire : si nous sommes aujourd'hui déjà en plein débat et si nous sommes appelés à y être de plus en plus, c'est précisément parce que, au cours de l'histoire contemporaine, on a méconnu cette différence radicale entre les trois sources de la vie sociale. Ces trois courants de la coopération entre les hommes ont été abusivement confondus au cours des temps modernes. (...)

 

[i] Steiner, Rudolf (2007) ; L’être humain libéré – Nouveau fondement social – Pensée révolue et volonté sociale nouvelle ; (GA 329) ; Éditions Anthroposophiques Romandes ; 479 pages – Première conférence (11 mars 1919).

NB : Les erreurs de traduction qui ont été identifiées dans cet extrait de conférence (dans l'édition en langue française), ont été corrigées dans la présente version publiée en ligne.

Publié dans Articles/Actualité

Au sein du circuit économique ne devrait circuler que des marchandises (marchandise = toute chose transformée par le travail de l'homme et mise à la disposition des consommateurs sous forme de biens ou services en contrepartie de sa valeur représentée en argent). 

 

Or, on constate que le travail et les droits y circulent aussi :

  • Des droits devant être élaborés au sein de la sphère juridique s'insèrent et circulent dans la vie économique comme s'ils étaient de simples marchandises. Il est courant d'échanger de l'argent (qui représente la contre-valeur d'une marchandise) contre des droits. Par exemple, de puissantes organisations économiques obtiennent telle ou telle modification d'une législation favorable à leur intérêts économiques particuliers, ou telle ou telle décision politique, en contrepartie de financements consentis en faveur de l'État ou d'hommes politiques, ce qui revient à acheter des droits, voire le Droit. Échanger des droits contre des marchandises, fausse aussi les prix.
  • De même, il est courant dans le système actuel, d'échanger de l'argent contre du travail. Or, seul est sensée être échangée dans le circuit économique, une marchandise (c'est-à-dire un bien ou un service) contre une autre marchandise (ou de l'argent). Les biens et services sont les résultats d'un travail, et non le travail lui-même.

 

Ceci provient de la nature intrinsèque de l'économie, où tout ce qui y entre reçoit obligatoirement ce caractère de marchandise ayant une certaine valeur.

Comment donc éviter la marchandisation du travail humain et des droits ?

L'autonomie de la vie culturelle et de la vie juridique fera perdre aux moyens de production, à la terre et au travail humain leur caractère de marchandise.  Les chapitres suivants (voir menus ci-contre) permettent de comprendre et d'étayer ce point de vue.

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
(voir la bibliographie sommaire).

 

Cet article Licence Creative Commonsest mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 non transposé.  Vous n'avez pas le droit d'en faire une utilisation commerciale, ni de le modifier, de l'adapter ou de le transformer.  Toutefois, vous êtes libres de partager, reproduire et communiquer le présent article, à la condition de mentionner sa source (le site www.tri-articulation.info et le cas échéant, l'auteur de l'article), sans suggérer que vous ou votre utilisation de l'article êtes approuvés.  N'importe laquelle des conditions ci-dessus peut-être levée, si vous avez l'autorisation du titulaire des droits.

 

Publié dans La tri-articulation

Ce n'est que par le concours de tout l'organisme social qu'une entreprise a pu dégager des bénéfices en mettant en oeuvre des moyens de production. Ces moyens ont été créés grâce aux différents apports de la sphère culturelle (technologie, idées, forces organisatrices du travail,...) au cours du temps et lui sont mis à disposition via un transfert de droit de propriété (réglé au sein de la sphère juridique).

Dès lors, les bénéfices résultant de l'activité de l'entreprise de production (expansion du capital) pourraient prendre différentes directions :

1. Une partie serait maintenue et investie au sein de l'entreprise de production pour son expansion ;

2. Le bénéfice non employé pour l'expansion après déduction des quotes-parts légales revenant aux travailleurs retournerait à l'organisme social afin de financer d'autres entreprises de production ou la sphère culturelle.

3. Si une personne ne peut ou ne veut plus s'occuper de l'entreprise pour laquelle elle disposait du capital, alors ce capital (entendu dans un sens large à savoir l'ensemble des moyens de production) ainsi que les obligations contractées seraient transmis à une autre personne (ou à un groupe de personnes) pour la mise en oeuvre d'une production semblable ou différente
Dans la mesure où ce détenteur du capital dispose des compétences et de l'expérience nécessaires pour juger de la meilleur utilisation de celui-ci pour l'organisme social :
• Il pourra décider librement du choix de son successeur ;
• Il sera également libre de confier le droit de disposition sur ce capital à une institution de l'organisme culturel.

Pour rappel, c'est à l'État de veiller à l'exécution de ces transferts de droits de disposition des moyens de production et à en diriger le déroulement.

 

Destination de l'épargne acquise par les revenus du travail personnel ?

L'épargne qui ne fait pas l'objet de dons à des institutions de l'organisme culturel, pourra bien entendu être mise à disposition d'entreprises de production via des prêts.
Cette épargne demeurerait propriété personnelle de son acquéreur jusqu'à son décès (ou pour ses héritiers jusqu'à une certaine date). Ensuite, elle serait transférée exclusivement à une personne ou à un groupe de personnes productives intellectuellement ou matériellement et non pas à des gens non productifs pour lesquels cette épargne se transformerait en rente entraînant ainsi un préjudice social.
Ce n'est que dans le cas où aucune disposition n'aurait été prise par l'épargnant décédé (dernières volontés...) que l'État juridique se substituerait à lui et prendrait des dispositions par l'intermédiaire d'une institution de l'organisation culturelle, qui déterminerait la destination de « l'héritage ».

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
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Publié dans La tri-articulation

Faut-il supprimer le capital et collectiviser les moyens de production ?

Il y a intérêt à ce que des personnes ou groupes de personnes particulièrement qualifiés dans telle entreprise de production puissent librement s'associer et constituer des capitaux pour le compte de cette entreprise afin de produire dans les meilleures conditions les biens dont la collectivité a besoin. La possession de ces capitaux les dote par la même occasion d'un certain pouvoir économique.

La tri-articulation ne veut pas supprimer le capital et son accumulation entre les mains de particuliers pour le transmettre à la collectivité et instaurer ainsi un nouvel ordre social sur cette base, car ce transfert ferait perdre au capital sa productivité économique qui est fondée sur le déploiement maximal d'initiatives et de compétences individuelles s'exprimant au moyen de la libre utilisation des capitaux en vue du bien commun. L'individu ne peut pas déployer ses capacités si tout ce qu'il entreprend et décide est subordonné à la volonté collective et à la lourdeur bureaucratique propre à ce système de propriété.

La libre initiative implique la libre disposition des moyens de production.  La propriété privée n'est rien d'autre que le moyen de cette libre disposition.

Cette propriété crée un rapport juridique entre le propriétaire et les autres hommes. Le propriétaire a le droit de disposer de la propriété selon sa propre initiative (tandis que les autres hommes en sont exclus) aussi longtemps qu'il sert les intérêts de la collectivité car ce n'est qu'avec le concours de la communauté qu'un individu au service de la collectivité peut produire grâce à la propriété privée.

Il en résulte que le capital (en tant que moyen de production) ainsi que les autres moyens de productions (bâtiments, terrain, machines, outils, matériel, ...) ne sont dès lors plus des marchandises, ils n'auront plus de valeurs marchandes.

Ce n'est pas la libre disposition du capital qui mène à des dommages sociaux, mais uniquement la persistance des droits à cette disposition quand ont cessé les conditions qui ont lié d'une manière judicieuse les facultés humaines individuelles et cette disposition. Exemple : je suis propriétaire d'une entreprise, mais je ne suis plus capable de la gérer correctement, par exemple suite à un problème de santé, ou à une évolution de la technologie qui dépasse mes compétences.

Comment cette propriété peut-elle donc être administrée pour qu'elle serve au mieux les intérêts de la collectivité tout en favorisant la liberté d'initiative ?

Il s'agit de donner à la propriété privée une orientation nouvelle : l'individu ne pourra, du fait de son intérêt privé, gérer les moyens de production aux dépens de la collectivité ; de même, la collectivité ne pourra les gérer d'une façon bureaucratique, au détriment de l'initiative et des capacités individuelles.

C'est à partir de l'État, organe juridique représentant la collectivité, que l'on veillera à ce que la disposition du droit à la propriété privée ne se transforme pas, avec le temps, en un moyen favorisant l'exercice d'un pouvoir préjudiciable à la collectivité. L'État n'administre pas lui-même la propriété privée (et n'en prendra jamais possession) mais interviendra au bon moment afin d'assurer la transmission du droit de disposition sur la propriété à une personne (ou à un groupe de personnes) dont les facultés individuelles lui permettent, de la meilleure façon possible, d'agir de manière avantageuse pour l'ensemble de la collectivité. De cette façon sera établie, entre une personnalité et des moyens de production, une liaison temporaire justifiée par ses facultés individuelles. Lorsque ces conditions qui lient une personnalité et les moyens de production n'existent plus, l'État pourra par exemple envisager de transmettre à un successeur le droit de disposition d'un capital ou de moyens de production. Le successeur acquerra sa charge par sa seule qualification et non au moyen de la puissance économique dont il pourrait bénéficier (comme c'est sinon le cas dans le cadre d'une succession par héritage ou de la prise de pouvoir d'un actionnaire via ses capacités financières).

L'État ne fait que définir les règles assurant qu'il y ait transmission et veille à ce que cette transmission ait lieu, mais pas davantage, il ne désigne pas lui-même le(s) successeur(s).

On ne saisit bien l'idée de la tri-articulation qu'en admettant que la vie économique a constamment besoin d'un correctif extérieur imposant un frein à ses forces internes de destruction pouvant rendre préjudice à la collectivité (la crise actuelle en est un exemple frappant). Ce correctif ne peut provenir que d'une vie juridique et une vie culturelle autonomes qui elles seules peuvent éveiller l'instinct de justice sociale. Sans ces correctifs, l'homme deviendrait un rouage dans une vie économique agissant comme une machine (voir « Les temps modernes » de Charlie Chaplin).

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
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Publié dans La tri-articulation
vendredi, 29 avril 2011 21:32

11 La terre n'est pas une marchandise

Toute personne ayant les compétences nécessaires devrait pouvoir accéder à la terre et la gérer librement en vue de fournir des produits de qualité à la collectivité. Or, c'est par la propriété privée que cette liberté de disposer des moyens de production, à savoir ici la terre, peut être assurée.

 

La libre initiative implique la libre disposition des moyens de production et la propriété privée n'est rien d'autre que le moyen de cette libre disposition (ce que ne permet pas la propriété collective organisée par une administration centrale).

Cependant, si l'utilisation exclusive et illimitée dans le temps d'une terre revient à quelqu'un du fait de l'acquisition de la propriété, un rapport de dépendance pourra s'établir entre le propriétaire qui ne cultive plus la terre et des hommes qui, afin de subvenir à leurs besoins, la loueront ou l'achèteront pour pouvoir la cultiver. En échange, le propriétaire recevra une rente foncière.  L'utilisateur sera en quelque sorte contraint de donner une partie de ses récoltes (sous la forme d'un loyer, d'un intérêt, d'une part de ses revenus, ...) au propriétaire pour avoir le droit de cultiver ces terres. Il y a donc bien un échange entre un droit (l'accès à la terre) et une marchandise (ou de l'argent, contrepartie des marchandises) créant ainsi un rapport de dépendance et faussant de surcroit les prix des denrées agricoles (qui subissent une pression à la hausse). Le régime d'aides agricoles instauré par l'Europe favorise la spéculation foncière en liant les aides au nombre d'hectares dont dispose un agriculteur.

À côté de cette spéculation foncière s'ajoute une urbanisation croissante, ce qui rend l'accès à la terre et aux bâtiments agricoles très difficile, voire impossible, notamment pour des personnes non issues du milieu agricole mais disposant des compétences et de la motivation nécessaires.

Comment cette propriété foncière peut-elle donc être administrée pour qu'elle serve au mieux les intérêts de la collectivité tout en favorisant la liberté d'initiative ?

Dans la vie économique, la terre ne doit plus être traitée comme une marchandise que l'on échange mais doit s'insérer dans la vie sociale par le droit d'utilisation qu'en a l'homme en tant que moyen de production en vue de produire des marchandises. L'accès à la terre (on peut étendre cela aussi aux autres moyens de production agricoles comme les bâtiments, le matériel, ...) suppose donc un rapport juridique devant être réglé en dehors du domaine économique.
Une institution juridique, organisée au sein de l'État, veillera au transfert (mais ne deviendra jamais propriétaire) du droit de propriété de la terre à un individu ayant les facultés nécessaires à sa bonne gestion. Ce droit de propriété n'est pas illimité dans le temps. Il sera en effet retiré et transféré à une autre personne s'il devient préjudiciable à la société et n'est plus au service de la collectivité.


 

Quelques initiatives visant à libérer la terre du circuit marchand…

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Ces dernières années, de nouveaux outils pour aider l'installation de nouveaux producteurs ou pour pérenniser des fermes existantes sont apparus. Ils prennent la forme d'achats collectifs de terres (par exemple, au moyen de la création d'une coopérative à finalité sociale, voir à ce sujet les associations « Terre de Liens » en France et « Terre en vue » en Belgique).

Cependant, dans ces initiatives, le transfert du droit d'usage de la terre (on peut y inclure les bâtiments agricoles) en tant que moyen de production n'est pas totalement libéré de l'influence du circuit économique-marchand pour ne dépendre que des seules dispositions juridiques élaborées au sein de l'État. En effet, les coopérateurs achètent des « parts de terres », représentées par des parts financières au sein de la société coopérative, qu'ils peuvent à l'occasion vendre et dont ils peuvent éventuellement tirer un certain profit (dividende ou ristournes) bien que limité dans certains cas. Le pouvoir économique lié à la possession des actions de la société est toutefois fortement atténué du fait de la souscription des actions par un grand nombre de coopérateurs et de l'application éventuelle du principe « un homme, une voix » au sein de la société coopérative propriétaire des moyens de production.

En Allemagne, existent des associations sans but lucratif (ou des fondations) qui sont propriétaires de domaines agricoles, principalement gérés en agriculture biodynamique. L'association reçoit des dons en argent ou en nature (cela peut aller jusqu'à une ferme entière avec bâtiments et terres) et les donateurs perdent ainsi tout titre de propriété. Une étape supplémentaire dans la « démarchandisation » de la terre et des moyens de production en général est ainsi atteinte.

Le rôle de ces associations sans but lucratif consiste entre autre à :

  • Définir les grandes orientations de la gestion du domaine agricole sous la forme d'une charte, et veiller au suivi de celle-ci via un contrat de coopération avec les agriculteurs définissant les droit et obligations des deux parties.
  • Assurer la continuité de l'activité agricole en veillant au transfert de la gestion du domaine à des personnes compétentes.

En Belgique, une association sans but lucratif de ce genre (ASBL « Chante Terre ») a été créée en 1993 dans la région de Liège afin d'aider un agriculteur à acheter des terres qu'il risquait de perdre.

Des structures combinant association sans but lucratif (apports de dons, garante de la charte, transfert de droits d'usage, ...) et société coopérative foncière peuvent aussi être imaginées. « Terre de lien » en France et « Terre en vue » en Belgique, en consituent un exemple.

Il est à noter que toutes les initiatives mentionnées ci-dessus, constituent des formes transitoires et provisoires d'une évolution tendant au plein développement de la tri-articulation sociale. Dans un organisme social au sein duquel la tri-articulation sociale serait déjà suffisamment comprise et avancée, il ne serait pas nécessaire d'acheter les terres, biens fonciers et moyens de production pour les «libérer» du circuit économique-marchand.

Note : acheter des terres et moyens de production pour pouvoir ensuite en sortir le droit d'usage du circuit marchand est en soi paradoxal, puisque il faut d'abord poser un acte «marchand» pour qu'ils ne soient plus des marchandises.  Une autre conséquence paradoxale réside dans le fait que si de très nombreux achats de terre étaient réalisés par de tels organismes spécialisés pour les «libérer», le prix des terres et biens fonciers en serait d'autant plus augmenté et donc leur valeur (et caractère) marchande augmenterait sur le marché, favorisant encore d'autant plus la spéculation (!).  En outre, il faudrait consommer des capitaux extrêmement considérables pour réaliser de telles opérations de rachat qui n'augmentent en rien la production, ce qui aurait en définitive des effets « anti-sociaux » et «anti-économiques» à large échelle.

Dans un organisme social « tri-articulé », les modalités juridiques du transfert du droit d'usage seraient purement déterminées par voie de droit (ce qui requerrait certaines métamorphoses relatives à l'ancien droit de propriété) et excluraient tout forme de possibilité de transfert par un simple acte d'achat marchand.

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
(voir la bibliographie sommaire).

 

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Publié dans La tri-articulation

Dans la forme économique capitaliste, le travail humain s'est incorporé à l'organisme social de telle façon que l'employeur l'achète au travailleur, comme une marchandise.  Un échange s'établit entre argent (salaire) et travail. Ne parle-t-on pas d'ailleurs d'un marché du travail dans lequel il faut pouvoir se vendre ? (une expression devenue courante depuis les années 1990 et qui fait pourtant clairement l'éloge de l'esclavage, comme concept qui devrait de toute évidence fonder la relation du travailleur à l'employeur).

domination-economieDans les comptes des entreprises, le coût du travail (rémunération) se trouve d'ailleurs comptabilisé dans les charges d'exploitation au même titre que les marchandises. Et il s'agit entre autre de minimiser ces coûts afin de maximiser les profits.

La cause de la marchandisation du travail humain est à chercher dans la nature intrinsèque de l'économie, car tout ce qui y entre reçoit obligatoirement ce caractère de marchandise ayant une certaine valeur. Or, à l'intérieur du circuit économique seules sont échangeables des marchandises, produits de l'activité du travail humain.

La pensée moderne n'a pas appris à séparer deux facteurs tout à fait différents qui s'insèrent dans l'activité économique:

-     La capacité, la force de travail qui n'est pas une marchandise mais est liée intimement à l'homme (facultés, talents, dons). Celle-ci nécessite d'être gérée en dehors de la sphère économique.

-     Le produit du travail à savoir la marchandise (biens et services) qui, indépendamment de l'homme, suit son chemin de la production à la consommation.

La question est donc de savoir comment on peut faire sortir cette force de travail du processus de l'économie pour qu'elle soit définie par des forces sociales aptes à lui enlever le caractère de marchandise ?

 C'est une sphère juridique autonome qui imposera les limites dans lesquels cette force de travail pourra être mise à disposition au sein de l'économie. Cela concerne tout ce que l'on peut inclure aujourd'hui notamment dans le droit du travail : la nature du travail, l'environnement de travail, le temps de travail, le règlement des périodes de maladie et de congés, les normes de sécurité, la formation et la rupture du contrat de travail, le droit à la pension, la quote-part des travailleurs sur les bénéfices de la vente des marchandises déterminant les revenus,... Tout ceci ne devrait plus être définis à partir d'impératifs économiques mais de critères purement juridiques fondés sur la dignité humaine.

De quelle façon et dans quelle mesure, un homme a à travailler pour le maintien de l'organisme social, cela est réglé par le droit sur la base de ses capacités (physiques et intellectuelles) et en tenant compte des conditions d'une existence digne et humaine.

Un tel rapport entre le travail et l'ordre juridique contraindra les associations économiques actives dans la vie économique à compter avec ce qui « est du droit » comme avec une condition préalable de la même manière qu'avec les ressources naturelles.

 


La question du revenu issu du produit du travail dans le cadre de la relation entre l'employeur et le travailleur

Du fait de la division du travail, un individu isolé ne couvre pas tous ses besoins par son travail. Chacun travaille pour les autres et tous les autres couvrent les besoins de chacun. La division du travail exclut donc l'égoïsme sur le plan économique. La tâche de la science de l'économie deviendra d'extirper tout égoïsme des activités économiques et de pratiquer l'altruisme par pure exigence économique (et non moralisatrice ou religieuse).  Poursuivre l'objectif de répondre de manière harmonieuse aux besoins de tous les acteurs (producteurs, distributeurs et consommateurs) se fait par la création d'associations économiques entre eux.

Or, actuellement, la rétribution du travail représentée par le salaire est le résultat d'un marché entre un travailleur vendant son travail et un employeur en faisant l'acquisition. Dans ce cadre, l'homme ne travaille pas pour les autres mais prioritairement pour la satisfaction de son profit personnel (le salaire).

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Et dans certain cas, ces salaires peuvent prendre des proportions énormes par rapport aux besoins réels de la personne. C'est le cas par exemple des patrons de grandes entreprises pouvant toucher jusqu'à 50 fois plus que l'employé ordinaire (aux USA, jusqu'à plus de 700 fois plus !). Les arguments communément admis pour justifier ces montants sont divers : des responsabilités importantes, éviter que ces « top managers » ne partent ailleurs, ... Dans certain cas, lorsque les choses tournent mal comme par exemple lors de banqueroutes (dues à un manque de responsabilité ?), ces patrons partent effectivement mais souvent non sans avoir empoché de plantureux bonus !

L'objectif est de pouvoir remplacer la relation de salaire par la relation contractuelle de partage, concernant la production fabriquée en commun par les dirigeants et les travailleurs.

La production des marchandises se fait en effet par une action conjointe de l'employeur et des travailleurs. Du fait que les rapports juridiques et économiques (associations économiques) seront réglés dans deux domaines distincts et indépendants, le travailleur sera l'associé libre du directeur d'entreprise puisque leurs rapports seront fondés sur la répartition du fruit de leur travail (déterminée juridiquement) et non pas sur une pression résultant de la suprématie économique du personnel dirigeant ou d'investisseurs possédant le capital (celui-ci n'étant plus une marchandise dont on détient un droit de disponibilité illimité simplement en l'achetant, mais dont le droit de disponibilité est limité, car l'usage en est confié au(x) plus capable(s) de le mettre en œuvre dans l'intérêt collectif, aussi longtemps qu'ils sont en mesure de réaliser cette tâche).

La fabrication d'une marchandise crée un rapport juridique entre l'employé et l'entrepreneur du fait qu'elle implique l'intervention de la force de travail et donc des conditions de son utilisation. Ce rapport juridique doit être réglé sur une base démocratique par l'État en toute indépendance des organes de gestion de la vie économique.

De la vente de ces marchandises, le dirigeant reçoit une part, le travailleur reçoit l'autre part. Ainsi, des droits garantissant la quote-part des travailleurs sur les bénéfices de la vente des marchandises sont à établir. Cette quote-part doit être telle qu'elle puisse satisfaire leurs besoins durant la période de temps nécessaire pour créer à nouveau une production de la même espèce. La détermination de la valeur des marchandises à vendre tiendra compte des droits liés au travail. Elle sera fixée par rapport à la durée de leur production.

Voici comment on peut définir cette valeur :

La valeur juste d'une marchandise exprimée par son PRIX se détermine par rapport à d'autres marchandises (et ne peut résulter d'une fixation officielle). Elle sera égale à la contre-valeur nécessaire à la satisfaction de tous les besoins du travailleur et de ceux des personnes qui dépendent de lui (famille, personnes dont il a la charge…), jusqu'à ce qu'il ait créé à nouveau une production de la même espèce.


Qu'est-ce qui peut déterminer une personne à consacrer ses capacités et son énergie à servir la collectivité plutôt que rechercher son intérêt personnel via la recherche du profit ?

La division du travail et avec elle, la mécanisation et la robotisation croissante isolent le travailleur de celui qui utilise le produit de son travail et entraîne une perte d'intérêt immédiat porté au travail. En raison de nos conditions de vie moderne, il nous faut donc admettre la disparition d'une certaine forme d'intérêt pour le travail. Ce vide nécessite d'être comblé par l'apparition d'un autre genre d'intérêt, ce qui correspond à une aspiration sociale réelle et profonde d'une grande partie de l'humanité à savoir, le refus de travailler par contrainte économique mais pour des mobiles plus conformes à la dignité humaine.

C'est par la vie culturelle autonome que l'organisme social tri-articulé veut offrir à l'individu un champ d'expérience directe où il acquiert une connaissance vivante de la société humaine pour laquelle il est appelé à travailler et où il parvient à aimer son propre travail en raison de sa valeur pour la collectivité. Cet amour est comparable à celui qu'apporte l'artiste à la création de ses oeuvres.

travail-pour-la-communauteUne vie culturelle autonome crée des intérêts qui replacent le travail (et tout autre activité) dans un contexte communautaire et de ce fait lui donne un sens et une finalité. Ce sont ces forces nouvelles qui prendront le relais de l'appât du gain comme stimulant à la vie économique. L'accroissement du capital ne sera plus l'objectif immédiat et primordial mais apparaîtra comme conséquence d'autres objectifs. La passion du gain n'est pas une qualité inhérente à la nature humaine, mais résulte de la subordination de la vie culturelle à l'État et à l'économie.

A côté de l'apport de ces forces nouvelles, l'intérêt personnel du travailleur se transforme en intérêt social pour la communauté car il coopère à la constitution d'une vie juridique autonome où les hommes se rencontrent sur un pied d'égalité absolue.

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
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